NORTHANGER ABBEY

La jeune et naïve Catherine Morland est invitée par des voisins de ses parents à passer quelques semaines à Bath. Là, elle se lie d’amitié avec la jeune et inconstante Isabelle Thorpe et son présomptueux frère, qui se pose rapidement en prétendant. Mais tout bascule lorsqu’elle rencontre Henry Tilney et sa charmante soeur Eléonore.
Catherine n’est pas insensible au charme de M. Tilney. Aussi, quand le père du jeune homme l’invite à passer quelques jours dans sa maison, elle est au comble du bonheur. D’autant plus que la candide Catherine, très imprégnée par ses lectures de romans gothiques très à la mode, apprend que la demeure de M. Tilney est une ancienne abbaye : Northanger Abbey… La frontière entre la littérature et les romans est parfois mince. Pourtant, il convient de ne pas tout mélanger et elle risque de le découvrir bien trop tard.

CHAPITRE #1

Quiconque aurait vu Catherine Morland dans son enfance ne l’aurait supposée née pour être une héroïne. Sa situation dans le monde, le caractère de ses parents, sa propre personne et ses aptitudes, rien ne l’y prédestinait. Bien que clergyman, son père n’était ni méprisé ni misérable ; c’était un excellent homme, bien qu’il s’appelât Richard et qu’il n’eût jamais été beau. Il avait une fortune personnelle, outre deux bons bénéfices, et il ne prétendait pas le moins du monde tenir ses filles sous clef. Mme Morland était une femme de grand sens, de bon caractère et, ce qui est plus remarquable, de bonne constitution.

Elle avait eu trois fils avant la naissance de Catherine ; et, au lieu de trépasser en mettant celle-ci au monde, comme on devait s’y attendre, – elle avait vécu encore, vécu pour avoir six enfants de plus, pour les voir grandir autour d’elle, et pour jouir elle-même d’une florissante santé. Une famille de dix enfants peut toujours être dite une belle famille, quand il y a assez de têtes, de bras et de jambes pour tous ; mais les Morland n’avaient guère d’autre titre à cette épithète, car ils étaient en général fort ordinaires, et Catherine, plusieurs années de sa vie, fut aussi ordinaire qu’aucun d’eux. Elle était maigre et mal équarrie, avait la peau blême, de noirs cheveux plats et de gros traits ; non plus que sa personne, son esprit ne la marquait pour la fonction d’héroïne.

Elle raffolait de tous les jeux des garçons, et préférait de beaucoup le cricket, non seulement aux poupées, mais aux plus poétiques jeux de l’enfance, élever une marmotte ou un canari, arroser un rosier. En effet, elle n’avait nul goût pour les jardins, et, si elle cueillait des fleurs, c’était principalement pour le plaisir de méfaire, du moins ainsi conjecturait-on, à la voir toujours choisir celles qu’il lui était interdit de prendre. Tels étaient ses goûts ; ses aptitudes étaient non moins extraordinaires. Elle n’apprenait ou ne comprenait rien avant qu’on le lui eût enseigné, – ni même après, quelquefois, car elle était inattentive souvent et volontiers stupide. Sa mère avait consacré trois mois à lui inculquer « la Prière du Mendiant », après quoi Sally, sa sœur puînée, la récitait mieux qu’elle. Non que Catherine fût toujours stupide ; elle apprit la fable « le Lièvre et les Amis » comme sans y penser, aussi vivement que fillette qui soit en Angleterre. Sa mère désirait qu’on lui enseignât la musique, et Catherine était persuadée qu’elle y prendrait goût, car elle avait grand plaisir à faire sonner les touches de la vieille épinette abandonnée. Elle commença à huit ans. Elle étudia une année et ne voulut pas continuer. Mme Morland, qui ne s’obstinait pas à forcer le talent de ses filles, permit qu’elle en restât là. Le jour où disparut le maître de musique fut de la vie de Catherine l’un des plus heureux.

Son goût pour le dessin était médiocre ; toutefois, quand elle mettait la main sur quelque morceau de papier, elle y figurait maisons et arbres, poules et poussins ; elle ne parvenait pas, il est vrai, à différencier ces images. L’écriture et le calcul lui étaient enseignés par son père ; le français, par sa mère. Ses progrès en aucune de ces matières n’étaient remarquables, et elle s’ingéniait à esquiver les leçons. Quelle étrange, inconcevable nature ! car, avec tous ces affligeants symptômes, à dix ans elle n’avait ni mauvais cœur ni mauvais caractère, était rarement entêtée, querelleuse presque jamais, très gentille pour les petits, avec de rares moments de tyrannie. Elle était d’ailleurs turbulente et farouche, détestait la réclusion et le débarbouillage et n’aimait rien tant au monde que rouler du haut en bas de la pente gazonnée, derrière la maison.

Telle était Catherine Morland à dix ans. À quinze, les apparences s’étaient améliorées ; elle commençait à se friser les cheveux et rêvait d’aller au bal ; son teint prenait de l’éclat, ses traits s’adoucissaient de rondeurs et de couleurs, ses yeux gagnaient en animation et son personnage en importance ; comme elle avait aimé se salir, elle aimait s’attifer ; elle avait maintenant le plaisir d’entendre parfois son père et sa mère remarquer ces transformations. « Catherine prend vraiment belle mine ; elle est presque jolie aujourd’hui », étaient mots qui lui frappaient l’oreille de temps en temps ; et qui étaient les bienvenus ! Paraître presque jolie, pour une fille qui a paru assez vilaine pendant ses quinze années premières, est plus délicieux que tout éloge que puisse jamais recevoir une fille jolie dès le berceau.