LE CRÉPUSCULE ROYAL

Elle est belle, talentueuse et à l’écoute.
Il est beau, puissant et l’héritier d’un trône maudit.
Ensemble, ils pourraient mener le Royaume à sa perte.

Il y quasiment trois cent soixante-dix ans est survenu ce que nous appelons « le Grand Cataclysme ». Une série de trois plaies qui changèrent la face du monde. Les États-Unis, et plus généralement le continent américain, n’existent plus, l’Afrique a été ensevelie sous les eaux et la Russie et l’Asie forment un immense brasier qui ne s’éteindra jamais. Du monde, il ne reste que l’ancienne Europe, des pays de cette alliance politique, il ne reste rien.
Henri Grace s’apprête à succéder à son père sur le trône d’Europa, la nouvelle Europe. Il est jeune, beau, mais cache un terrible secret. Lisbeth est sur le point d’entrer au service de Sa Majesté en qualité de costumière et elle n’imagine pas un seul instant dans quel enfer elle se jette. Tandis que les Anarchistes continuent de combattre la Monarchie des Grace, des sentiments puissants vont naître et déclencher ce que le jeune roi redoute. Que  faire,  abdiquer  et laisser les derniers survivants mourir ou accepter cette effroyable mission ? Comment sauver Europa sans y perdre son âme ? Henri trouvera-t-il le soutien aux côtés de Lisbeth et de son oreille attentive ? Une chose est sûre cependant, Europa ne survivra pas sans que ne coule le sang…

CHAPTER #1

« La Marquise n’aura pas beau temps pour son voyage»
Louis XV

La grande silhouette avançait à pas vifs dans les ruelles obscures de la ville. Sa longue cape noire traînait derrière elle et un bruit sec accueillait chacun de ses pas sur le pavé humide.
L’air était glacé et la lune avait déjà disparu derrière d’épais nuages gris – ces habituels nuages qui annonçaient une recrudescence du Brasier. Cela faisait tellement longtemps que les flammes parcouraient l’ancien territoire russe et asiatique que le ciel était constamment vrillé par d’épaisses fumées sombres.
Rapidement, la silhouette bifurqua dans l’une des ruelles adjacentes. Le visage dissimulé sous sa large capuche, elle s’autorisa un regard dans son dos afin de vérifier si elle était suivie ou non. Elle fit une halte et attendit, attentive au moindre bruit.
Mais seul le silence résonnait dans la nuit. Réprimant un frisson, elle reprit sa route et se hâta. Non sans prendre la peine d’enjamber, çà et là, quelques profondes flaques d’eau frelatée, elle accéléra son allure pour atteindre sa destination.
Quelle idée de faire cette visite si tardivement, pensa-t-elle, amère.
Mais sa mission était primordiale, elle le savait pertinemment. Plus important encore, sa discrétion l’était davantage. Elle était donc la seule à pouvoir s’en acquitter, quitte à se dissimuler sous une cape qui ne lui appartenait pas et à se faire passer pour quelqu’un d’autre.
Soudain, un gros matou sortit des ombres et se posta devant elle. Il posa ses horribles yeux nyctalopes sur elle et la fixa. Son dos s’arrondit et ses poils se hérissèrent tandis qu’il commençait à feuler.
Étonnée par ce comportement, la femme recula d’un pas et continua d’observer le chat noir. Particulièrement agressif, il n’avait pas cessé son attitude pour autant.
— Stupide chat ! pesta-t-elle en donnant un coup de pied dans une boîte de conserve vide qui traînait sur le sol.
Le chat la reçut en pleine face et en tentant de l’esquiver, se cogna au mur de briques. La femme esquissa un sourire dissimulé sous son épaisse capuche, avant de reprendre sa marche, satisfaite.
Le visage toujours barré d’un sourire amusé, elle continua d’avancer tandis qu’une brume épaisse commençait à descendre. Bientôt, elle n’y verrait plus à deux mètres devant elle. Elle devait donc se hâter d’arriver à destination avant que les ruelles soient impraticables.
Elle sortit un papier froissé de l’intérieur de sa cape et, à la lueur d’un vieux lampadaire, déchiffra les derniers mètres de son itinéraire. Par chance, elle se trouvait à quelques pas de sa destination. Seulement quelques pas.
Elle fourra donc le papier dans sa poche et se dépêcha. Au bout d’une courte minute, elle déboucha dans une impasse et aperçut la bâtisse à l’opposé.
La demeure devait dater de plusieurs décennies et tenait, on ne savait comment, encore debout. Dotée de deux étages, elle était habitée par une famille modeste mais moins pauvre que la plupart de leurs voisins.
La femme jeta un regard à la petite porte en bois bleu, respira un grand coup et marcha jusqu’à elle.
Elle frappa lourdement et attendit.
— Qui est-ce ? demanda une voix masculine derrière la porte.
— Je voudrais m’entretenir avec Garsende Merryweather.
La femme lança un regard dans son dos et reprit :
— Pourriez-vous ouvrir, je vous prie, insista-t-elle. Il commence à brumer et vous savez que…
Sans attendre la suite, la porte s’ouvrit et inonda l’impasse d’une puissante lumière dorée. La femme fut un moment éblouie avant de se reprendre.
— Madame ? reprit l’homme d’une voix plus courtoise qu’auparavant.
Il commença à s’écarter pour la laisser entrer lorsqu’elle laissa tomber sa capuche, découvrant son visage tandis que celui de l’homme se figeait, les yeux exorbités.
— Votre Majesté, bafouilla-t-il en s’inclinant devant la reine.
Elle le remercia d’un signe de tête qu’il ne vit pas et posa une main sur son épaule.
— Relevez-vous, Monsieur Merryweather.
Il s’exécuta immédiatement et se déplaça pour la laisser entrer dans sa demeure sans qu’il n’y ait de contact physique entre eux.
Choqué, Humbert Merryweather observait sa curieuse invitée. Jamais il n’aurait imaginé recevoir la reine d’Europa dans sa très modeste demeure. D’ailleurs, cette dernière n’était pas du tout en état de recevoir une si prestigieuse visite – et lui non plus.
— Veuillez me pardonner, Madame, ma maison est… Je ne suis…
Humbert ne parvenait pas à trouver ses mots tant il ressentait la honte de recevoir la reine dans ces accoutrements.
Mais Adelaïde souriait. Elle trouvait amusant la façon dont se comportait le vieil homme en sa présence. Elle y était habituée, mais cela ne manquait jamais de la divertir. Au bout d’une longue minute, elle se décida à calmer le vieil homme.
— Tranquillisez-vous, Merryweather, je ne viens pas ici en visite officielle.
Que ferais-je en visite officielle en ces lieux ? pensa-t-elle, amère.
— Puis-je vous servir à boire, ma reine ? demanda-t-il en se reprenant peu à peu.
— Non. Pourriez-vous faire mander votre épouse, s’il vous plaît ? Je voudrais m’entretenir avec elle d’un besoin royal important.
Le vieil homme l’observa durant de longues secondes sans trop comprendre. Son épouse ? Elle voulait voir son épouse.
La reine Adelaïde haussa un sourcil. Avait-elle eu tort de penser que les Merryweather étaient acquis à la cause des Grace ? Son enquête sur cette famille avait pourtant conclu le contraire.
Humbert était le descendant d’un partisan du Régime et il semblait avoir toujours soutenu la famille royale. Quant à son épouse, elle ne participait aucunement à la vie politique et, d’après son espion, se gardait bien de donner son opinion sur le gouvernement du roi.
Pendant que la reine se questionnait sur le bienfondé de sa visite, Merryweather sembla se réveiller et quitta la pièce, non sans s’être incliné de nombreuses fois devant Adelaïde.
Elle observa le vieil homme aux cheveux grisonnants disparaître dans le couloir menant à l’étage avec circonspection. Devait-elle abandonner sa mission et fuir au plus vite avant d’être définitivement prise au piège ? Avait-elle eu tort ? Merryweather était-il réellement parti chercher son épouse ou faisait-il partie des Anarchistes ? On lui avait pourtant déconseillé de venir, mais la reine faisait ce qui lui semblait le mieux.
Des bruits de pas résonnèrent dans l’escalier et des murmures étouffés suivirent de près. Attentive, la reine écouta et tenta de discerner le nombre de personnes qui revenaient.
D’après les bruits de pas et les voix qu’elle pouvait entendre, Adelaïde s’apprêta à voir entrer deux personnes. Elle tenta donc de se détendre avant l’arrivée du vieil homme et de son épouse.
Elle se leva précipitamment, retira sa cape qu’elle déposa sur le dossier du fauteuil et lissa les pans de sa robe noire.
Le miroir accroché sur le mur à sa droite lui renvoya son reflet et elle était parfaitement à son avantage. Sa coiffure était en place sur le haut de sa tête, pas un cheveu ne dépassait de son chignon et les broches étaient toutes correctement situées. Deux mèches ondulées, légèrement grisonnantes, retombaient de chaque côté de son visage.
Ses boucles d’oreilles pendaient lourdement et sa simple chaine en or tombait dans son décolleté. Pour son âge, la reine Adelaïde était encore considérée comme une belle femme. Bien que cette dernière regrettait sa jeunesse perdue.
Elle tourna la tête au moment où Madame Merryweather fit son entrée dans la pièce. Les deux femmes s’observèrent un court moment avant que Garsende Merryweather ne s’incline, en une parfaite révérence, devant la souveraine.
— Madame Merryweather.
— Votre Majesté, veuillez accepter nos excuses pour notre modeste accueil. Je suis curieuse d’en savoir plus sur l’objet de votre visite et de votre désir de vous entretenir avec moi.
Adelaïde nota l’aisance de la conversation de l’épouse Merryweather avant de sourire poliment.
— Je vous remercie pour votre accueil, répondit-elle sur le même ton. J’aimerais, si vous n’y voyez aucun inconvénient, Monsieur, m’entretenir avec votre épouse en privé.
Le couple se jeta un regard que la reine n’eut aucun mal à comprendre. Quelles étaient ces affaires qui ne nécessitaient que la présence de Garsende ?
Adelaïde réprima un sourire en songeant à l’objet de sa visite. Toutes ces cachotteries étaient essentielles car si Humbert les connaissaient, il se serait esquivé depuis longtemps déjà.
Humbert s’inclina de nouveau devant la reine et sortit sans rien ajouter. Son épouse fit le tour de la pièce et entra dans la cuisine. Adelaïde, enfin à son aise, la suivit de quelques pas. Les deux femmes se retrouvèrent alors dans une petite cuisine, modestement meublée et équipée.
Quatre siècles plus tôt, personne n’aurait songé que le monde allait perdre toute l’avancée technologique durement gagnée. Aujourd’hui, loin des grandes évolutions du XXIème siècle, Europa semblait figée à l’orée d’un monde en pleine ascension. Si le monde semblait s’en accoutumer, la reine redoutait l’avenir. Les États-Unis, qui avaient si longtemps été des pionniers, n’existaient plus. La Chine, le Japon, ces territoires asiatiques avaient été détruits par un brasier infernal. L’avenir technologique reposait sur Europa et, en cela, ils n’avaient pas été à la hauteur de la tâche.
Bien au contraire, pensa Adelaïde.
Mais Henri allait tout changer, elle l’espérait de tout son cœur. Henri allait être l’avenir d’Europa… ou sa chute.
Adelaïde observa Madame Merryweather faire du thé en silence. Elle était étonnée de voir une personne lui tourner le dos sans le moindre scrupule. D’ordinaire, l’étiquette interdisait un tel comportement. Mais elle l’avait bien précisé, elle venait ici en visite non officielle et Garsende s’appliquait à rendre sa présence la moins inconfortable pour elle.
Finalement, Garsende déposa précautionneusement la théière sur la plaque de cuisson et sortit deux tasses de belle facture. Elle présenta le tout sur un plateau accompagné de cuillères et de sucres avant de s’asseoir sur l’une des petites chaises de la cuisine.
— Je vous en prie, Votre Majesté, prenez place. Nous attendons que l’eau soit suffisamment chaude.
— Où achetez-vous votre thé ? demanda Adelaïde.
Ces merveilleuses plantes aromatiques étaient devenues de précieux trésors tant ils étaient rares depuis le Grand Cataclysme. Les grandes étendues de récoltes avaient été détruites par les flammes et quelques rares exploitants parvenaient encore à en faire pousser aux quatre coins du royaume. Mais les prix avaient flambé – sans mauvais jeu de mot, pensa la reine –, et rares étaient les gens du peuple à pouvoir s’en procurer à bon prix.
Garsende Merryweather prit quelques secondes avant de répondre. Mal à l’aise, elle semblait chercher une réponse appropriée. Finalement, elle lâcha avec un haussement d’épaules :
— Au marché noir, Madame. Pour les grandes occasions, il vaut mieux en avoir un peu à disposition.
Adelaïde hocha la tête d’un air entendu. Elle connaissait bien évidemment la réponse à sa question, mais elle voulait savoir si Garsende était digne de confiance et suffisamment honnête pour ce qui allait suivre. Sa réponse franche l’intima donc à continuer.
Le silence retomba dans la pièce jusqu’à ce que le sifflement de la théière fasse sursauter la vieille femme.
Pour la première fois, Adelaïde prit le temps de la détailler.
Elle paraissait nettement plus jeune que son époux, peut-être une dizaine d’années de moins d’ailleurs. De taille moyenne et dotée d’un corps plutôt bien formé et encore vif, elle ne semblait pas souffrir de son âge, que la reine estimait à une cinquantaine d’années tout au plus. Elle arborait une chevelure encore flamboyante bien que la racine laissait déjà entrevoir les signes du temps par une couleur grisonnante à venir.
La reine se sentit soudain plus âgée et en moins bonne forme que la femme qui lui faisait face. Bien sûr, elle avait quand même bien dix ans de plus qu’elle, mais sa vie dans les cercles dorés auraient dû lui donner une vigueur qu’elle ne semblait plus avoir.
Garsende déposa la théière sur le plateau et précéda la reine dans le salon. Elle déposa le tout sur la grande table et commença le service. Elle tendit une tasse à la reine qui goûta la décoction qui lui avait été servie.
Le liquide bouillant coula dans sa gorge et réchauffa son corps. L’arôme était parfaitement infusé dans l’eau et très bien dosé. Adelaïde laissa échapper un soupir de contentement.
Son hôte lui sourit aimablement avant de reposer sa propre tasse.
— Alors, Madame, que me vaut l’honneur et le privilège de votre visite ?
La reine posa à son tour sa tasse avant de répondre d’une voix calme :
— Tout ce que je vais vous dire ce soir doit rester entre vous et moi. Je fais exprès de quérir l’assistance d’une professionnelle en dehors de la Cour et du château afin de ne pas attirer l’attention sur mon fils.
— Bien entendu, Votre Majesté. Vous pouvez avoir confiance en moi.
Pour une raison qu’elle n’expliquait pas, Adelaïde la croyait sur parole.
— Mon époux se meurt, avoua-t-elle dans un souffle.